Vagabond : ce qu'on cherche vraiment quand on veut être le meilleur

Musashi passe sa vie à chercher l'invincibilité. Ce qu'il trouve à la place est bien plus difficile à accepter — et bien plus utile.

Je veux être bon dans ce que je fais. Vraiment bon.

Bon développeur. Bon leader. Et maintenant — bon dans ce projet, ce blog, cette transition.

Longtemps j’ai pensé que c’était une qualité. Une exigence saine. Quelque chose qui me pousse à progresser.

Puis j’ai relu Vagabond et je me suis posé une question inconfortable : est-ce que je veux être bon, ou est-ce que je veux être reconnu comme bon ? Et est-ce que je saurais faire la différence ?

Musashi qui cherche à exister par le combat

Musashi au début de Vagabond s’appelle encore Takezo. C’est un gamin incontrôlable qui détruit tout ce qu’il touche.

Il se bat. Pas vraiment pour gagner. Pour prouver qu’il existe.

Il y a une violence dans sa façon d’être qui ressemble à de la force mais qui est en réalité de la peur. La peur d’être ordinaire. D’être quelqu’un à qui rien n’arrive. D’être oubliable.

Je reconnais ça. Pas dans la violence — mais dans cette façon de chercher les situations où on peut démontrer quelque chose. De vouloir être vu en train de réussir, pas juste de réussir.

C’est une distinction que Vagabond met des centaines de chapitres à explorer. Et elle change tout.

Kojiro — le type qui n’a jamais eu besoin de prouver quoi que ce soit

Le génie de la série, c’est Sasaki Kojiro.

Kojiro est sourd-muet. Il ne peut pas s’entraîner avec des maîtres, lire des traités. Il apprend en observant les oiseaux voler, en sentant le vent, en étant totalement présent dans chaque moment.

Et il devient — sans le chercher — peut-être le meilleur sabreur de sa génération.

Il n’a pas de quête. Pas d’adversaire symbolique à battre. Pas de titre à décrocher. Il a juste une présence complète dans ce qu’il fait.

Inoue met ces deux personnages en parallèle pour montrer deux rapports à l’excellence radicalement différents.

Musashi cherche la maîtrise pour combler quelque chose. Kojiro est la maîtrise parce qu’il n’a jamais eu de vide à combler — ou plutôt, parce que ses limitations l’ont forcé à ne jamais dépendre du regard extérieur.

Le vieux fermier

Il y a une séquence qui m’a arrêté.

Musashi rencontre un vieux fermier. Un homme ordinaire, sans talent reconnu, qui cultive sa terre depuis des décennies avec la même attention que d’autres donnent à leur art.

Dans cet homme, Musashi voit quelque chose qu’il ne sait pas encore nommer. Une paix dans le geste. Une maîtrise qui ne cherche pas à être vue.

C’est le début d’une compréhension qui va lui prendre des années : l’invincibilité qu’il cherche n’est pas une position dominante. C’est un état intérieur.

Pas “personne ne peut me battre.” Mais “je n’ai plus besoin de battre personne pour me sentir entier.”

La question que j’ai arrêté d’esquiver

Est-ce que je ferais ce que je fais si personne ne le savait jamais ?

La musculation — oui, clairement. Le résultat est physique, concret, il m’appartient.

Le piano — oui aussi. Je joue seul, personne n’écoute, et ça compte quand même.

Certaines décisions au boulot — honnêtement non. J’ai pris des initiatives dont une partie de la motivation était d’être vu les prendre.

Ce blog — c’est plus complexe. Je veux qu’il existe, qu’il soit lu. Mais est-ce que j’écrirais ces articles si personne ne les lisait jamais ? Certains oui. D’autres moins.

Vagabond ne dit pas que vouloir être reconnu c’est mal. Il dit que si c’est la seule raison, ça crée une dépendance. Au regard des autres. À la prochaine victoire. Au prochain adversaire imaginaire à battre.

Ce que j’en tire

La vraie excellence — celle de Kojiro, celle du vieux fermier — ne cherche pas à être prouvée.

Elle existe dans le geste, pas dans le résultat. Dans l’attention qu’on porte à ce qu’on fait, pas dans l’attention que les autres portent à ce qu’on a fait.

Musashi finit par comprendre ça. Lentement, au fil de centaines de chapitres, de combats et de silences.

Moi je suis encore en train d’apprendre. Mais la question — pourquoi est-ce que je veux ça ? — je l’esquive moins qu’avant.

Et c’est déjà quelque chose.


Vagabond, de Takehiko Inoue — édité par Tonkam en France.

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